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Rome

Climate Change,
Commons and Radical
Democracy in

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Bonjour tout le monde ! 

 

Dans cette newsletter, nous allons vous donner des nouvelles de notre passage à Rome et vous parler plus spécifiquement du rapport aux institutions des différents centres sociaux romains que nous avons visités. Chaque collectif a son histoire, son rôle au sein de la ville et ses propres activités. À travers les expériences de Porto Fluviale, de Lucha y Siesta et de Metropoliz, nous vous présentons trois rapports très différents et complémentaires aux institutions.

Le contexte Italien : mouvements étudiants et centres sociaux

À partir des années 1980, de nombreux bâtiments, dans plusieurs villes d'Italie sont occupés par des militant.e.s puis transformés en centri sociali (centres sociaux). Autogérés, ils servent souvent de centres culturels avec une programmation artistique populaire et ouverte à toutes et tous.  Désormais bien implantés dans le paysage urbain, les "centres sociaux" sont une spécificité italienne.  Dans chaque ville, ils contribuent à la diffusion de la culture militante, chacun revendiquant son propre héritage idéologique.

À la fin de l’année 1989, le pays connaît un important mouvement étudiant, né en réaction à une réforme ouvrant la possibilité aux universités d'être financées par des industriels. Initiée à Palerme, la mobilisation prend le nom de Colletivo La Pantera (Collectif La Panthère) et se répand dans toutes les grandes villes d'Italie.

 

Le contexte romain : bâtiments abandonnés et lutte pour l'accès aux logements

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Plusieurs éléments font de la capitale italienne une ville propice aux occupations :

  • D'abord, Rome est une ville de pouvoir avec une forte présence de foyers militants, qu'ils soient anarchistes, antifascistes, féministes, écologistes ou autres. Cet activisme est notamment marqué chez les étudiant.e.s, comme celleux de l'université Roma Tre dans le quartier d’Ostiense.

  • Ensuite, de nombreux bâtiments sont à l'abandon. Cela résulte d'une importante spéculation immobilière couplée au manque de moyens attribués à leur rénovation.

  • Enfin, la multiplication des vagues migratoires après 1960 a amplifié les difficultés d'accès aux logements dans les villes nord-italiennes.

 

Dans la continuité du mouvement étudiant national de 1990, plusieurs collectifs militants pour l'accès aux logements se constituent à Rome. Le principal mode d'action de ces initiatives est l'occupation de lieux inutilisés ou abandonnés. Le Coordinamento Cittadino di Lotta per la Casa (Coordination citoyenne des luttes pour la maison) est alors créé, pour lier et coordonner les actions entre les différentes occupations et squats romains. Deux autres collectifs ayant la même finalité sont nés depuis, le Blocchi Precari Metropolitani  (Block Précaire Métropolitain - BPM) en 2007 et Action diritti in movimento (Action directe en mouvement). Les trois mouvements comptabilisent aujourd'hui environ 120 lieux occupés, habités par près de 6000 personnes. Mais, dans ces résidences illégales, le risque d’expulsion est toujours présent. En effet, suite au décret de sécurité du gouvernement Salvini, la municipalité de Rome publie chaque année une liste d’occupations illégales à évacuer durant l’année. Plus le nom d'une occupation est proche de la tête de liste, plus la probabilité de son évacuation est grande. 

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LUCHA Y SIESTA : L'OCCUPATION FEMINISTE DEVENUE REFRENCE DANS L'ACCUEIL DES FEMMES VICTIMES DE VIOLENCES

L'histoire de Lucha y Siesta (Lutte et Sieste) a commencé le 8 mars 2008 lorsqu'un collectif de femmes décide d'occuper un bâtiment abandonné depuis 15 ans, propriété d'Atac, l'entreprise publique de transports en communs. L'idée est d'aménager un espace d'accueil pour les femmes victimes de violences, alors que la ville de Rome dispose de très peu de centres d'accueil.

Un collectif incontournable dans la lutte contre les violences faites aux femmes
 

Pour être accueillies dans les centres municipaux prévus à cet effet, les femmes victimes de violences doivent correspondre à certains critères relatifs à l'âge de leurs enfants ou à leur situation administrative. À cause du manque de capacité d'accueil, les résidentes ne peuvent souvent pas être hébergées plus de 6 mois. Les personnes prises en charge par Lucha y Siesta  peuvent rester sur de longues durées (jusqu'à 3 ans) et sont accompagnées tout du long dans leur reconstruction par les militantes du collectif. Contrairement aux centres d'accueil institutionnels qui sont souvent isolés de la ville par sécurité, il n'y a pas de caméra, ni d'horaires d'ouverture/de fermeture du lieu. Les résidentes ont leurs propres clefs et veillent les unes sur les autres. Ce principe d'autogestion est central dans le fonctionnement du lieu et permet aux femmes accueillies d'expérimenter de nouvelles formes de vivre ensemble, sans violence. Les décisions sont prises en assemblées et le collectif est complètement indépendant financièrement. Le lieu est ouvert aux gens du quartier, au voisinage et est parfois prêté à d'autres associations.
 

L'évolution du rapport à l'institution : comment Lucha y Siesta s'est rendue incontournable

Dès le début de l'occupation, les membres du collectif ont accordé une place importante au réseau  aussi bien associatif  que politique. Les résidentes ont entamé des discussions avec la municipalité,  l'entreprise propriétaire du bâtiment et des élu.e.s locaux.les.

Le collectif, dont les actions permettent une prise en charge des victimes que ne parvient pas à assurer la municipalité, se retrouve parfois à travailler avec la police pour un accueil d'urgence.  Avec ses 14 chambres, Lucha y Siesta a multiplié par 1,5 la capacité d'accueil de la ville, ce qui la rend incontournable sur ce sujet. Aussi, depuis 2017, des militantes du collectif interviennent et accompagnent les femmes hébergées dans les centres d'accueil municipaux. Elles sont aujourd’hui une vingtaine à recevoir un salaire de la municipalité pour cela.

En répondant à un besoin social urgent, le collectif Lucha y Siesta entretient un certain rapport de force avec les institutions. En effet, évacuer le lieu révèlerait avant tout le manque de prise en charge des autorités. La municipalité serait également dans l’obligation légale de trouver des solutions d’hébergement pour toutes les familles dans une ville où l’accès au logement est très compliqué. Les membres du collectif ne se contentent toutefois pas de cette situation et cherchent à amorcer un processus de légalisation.

Déclaration d'autogouvernement, vente aux enchères et transféminisme

Lucha y Siesta cherche à obtenir une reconnaissance administrative  par plusieurs institutions et à différentes échelles. En 2017, le conseil municipal de Rome reconnaît l'expérience politique du collectif et lui demande de se constituer en association, de signer un contrat de collaboration et de payer l'eau et l'électricité. Malgré l'accord du collectif, la municipalité n'a jamais validé la création d'association et les charges d'eau et d'électricité ne sont payées par personne.

 

La même année, l'entreprise publique Atac a déclaré vouloir vendre le bâtiment. Cette vente représentait alors une menace directe pour Lucha y Siesta, les expulsions d'occupations illégales étant facilitées lorsque le propriétaire des lieux est privé. L'une des solutions possibles pour le collectif était le rachat du bâtiment.  Néanmoins, cette perspective oblige à développer une activité capitaliste, opposée aux valeurs du lieu, pour payer les charges et rembourser l'achat.


Dans ce contexte, les membres du collectif ont alors commencé à penser  le concept de "bien commun", le "faire ensemble" étant déjà au cœur de leur fonctionnement. En collaboration avec le réseau napolitain des biens communs, Lucha y Siesta a ainsi entamé la rédaction d'une déclaration d'autogouvernement. Après l'organisation de tables rondes avec toutes les parties prenantes, une déclaration est adoptée, régissant le fonctionnement du lieu et affirmant ses valeurs: féministes, et transféministes.

Dans la continuité de cette déclaration, Lucha y Siesta a entamé des discussions avec plusieurs élu.e.s de gauche siégeant à la région de Latium. Gouverné par le parti de centre gauche, Partito Democratico (PD),  le conseil régional vote la décision de racheter les locaux, et décide de reconnaître le collectif et son fonctionnement. Après l'achat aux enchères du bâtiment, la reconnaissance de Lucha y Siesta est presque aboutie mais l'agenda électoral bouscule le processus. En effet, les élections législatives d'octobre 2022 font arriver au pouvoir le parti d'extrême droite Fratelli d'Italia. Six mois plus tard, en février 2023, le même parti remporte les élections régionales du Latium. 

La reconnaissance officielle par la région du Latium, désormais propriétaire du bâtiment, n'a donc pas eu lieu. Le collectif Lucha y Siesta ne semble toutefois pas craindre d'expulsion à court terme grâce au rapport de force institué avec les autorités publiques. Au-delà de s’être rendue indispensable aux yeux des institutions, Lucha y Siesta offre un terreau favorable à d'autres formes d'engagement. L'une des membres du collectif, Michela Cicculli, a été élue conseillère municipale de Rome sur une liste indépendante Sinistra Civica Ecologista lors des élections de 2021. Elle peut ainsi se positionner comme relais entre les initiatives citoyennes et l'institution municipale.

PORTO FLUVIALE : UN ANCIEN DEPOT MILITAIRE FAISANT L'OBJET D'UN AMBITIEUX PROJET ARCHITECTURAL FINANCE PAR L'UNION EUROPEENNE

Connu du grand public pour sa façade multicolore peinte par le street-artist "Blu", l'occupation de Porto Fluviale est un bel exemple de collaboration entre collectifs militants, universitaires et institution municipale. Comme pour d'autres initiatives précédemment rencontrées (Mondeggi à Florence ou encore l'Ex-OPG à Naples), le Plan de National de Relance et de Résilience (PNRR) qui s'inscrit dans le plan de relance européen NextGeneration EU  est central dans le processus d'institutionnalisation de l'expérience de Porto Fluviale.

Fresque du street artist Blu

L'occupation de Porto Fluviale, entre habitat en autogestion, militantisme et arts visuels

Situé dans le quartier industriel d'Ostiense, le site de Porto Fluviale est occupé depuis le 2 juin 2003, par des militant.e.s italien.ne.s pour l'accès au logement et par des familles issues des vagues de migrations de l'époque, principalement équatoriennes, péruviennes et marocaines. Le site est un ancien dépôt logistique de l'armée italienne, construit en 1919 et abandonné au début des années 1990. Environ 150 personnes y sont logées, ce qui représente 56 ménages différents. Les dix premières années d'occupation ont permis aux habitant.e.s de consolider leur conscience politique et d'expérimenter l'action collective.

Ce n'est qu'à partir des années 2010 que Porto Fluviale a commencé à s'ouvrir vers l'extérieur. En 2011, le film “Good Buy Roma” met en lumière pour la première fois l'intimité des occupant.e.s. Les réalisateur.rice.s, Gaetano Crivaro and Margherita Pisano sont alors les premier.ère.s à introduire l'art au sein du lieu. Cette initiative libère des envies de projets chez les habitant.e.s et fait émerger de nombreuses idées d'aménagement des espaces.

Entre 2013 et 2015, le street artist italien, Blu, peint une immense fresque transformant les fenêtres du bâtiment en multiples visages et dessinant "un grand navire de spéculateur.rice.s de l'immobilier attaqué.e.s par les bateaux des pirates des mouvements d'occupation". L'artiste a choisi cette façade car "derrière le mur se trouve une œuvre construite par les occupant.e.s qui l'habitent, un monument du temps présent que nous vivons toustes" selon Giorgio Talocci, professeur à l'University College de Londres. Référencée dans de nombreux guides touristiques, l'œuvre est à la fois le symbole de la lutte pour le droit au logement et de la gentrification du quartier. En effet, ce dernier est soumis à une forte spéculation immobilière depuis plusieurs années.

 

Plusieurs activités et ateliers existent désormais à Porto Fluviale. Chaque jour, de nombreux.euse.s citoyen.nne.s viennent profiter de la salle de cirque, de l'atelier de joaillerie, du  stand de réparation de vélos, de l'atelier de sérigraphie, de la salle de massage thaï ou encore du salon de thé, tous situés au rez-de-chaussée du bâtiment.

Le lieu est complètement autogéré, les habitant.e.s se réunissent en assemblée une fois par semaine. Porto Fluviale fait partie du Coordinamento Cittadino di Lotta per la Casa, ce qui leur permet, chaque semaine, d'être en contact avec les autres squats et occupations de la capitale.  Bien qu'une grande partie des occupant.e.s soit présente depuis le lancement de l'occupation, le bâtiment peut offrir un hébergement d'urgence aux personnes qui ne rassemblent pas les critères pour être prises en charge par les centres d'accueil institutionnels.

Fonds européens du PNRR : la co-élaboration d'un projet ambitieux réunissant l'université, la municipalité et Porto Fluviale

La première institution avec laquelle les habitant.e.s de Porto Fluviale ont commencé à tisser des liens est l'université voisine de Roma Tre. Les premiers échanges datent du début des années 2010 et se sont fait principalement avec le département d'architecture. Francesco Carreri, ancien militant du Collettivo La Pantera dans les années 1990 désormais professeur à l'Université, ou encore Margherita Pisano, la réalisatrice du film "Good buy Roma" qui a ensuite réalisé sa thèse sur l'expérience de Porto Fluviale, sont parmi les premier.ère.s universitaires à nouer des relations avec les habitant.e.s.  

Rapidement, habitant.e.s, professeur.e.s, et étudiant.e.s du master en design urbain s'impliquent dans les réflexions portant sur l'ouverture de l'espace vers l'extérieur. De nombreux ateliers sont organisés sur place et Porto Fluviale devient un espace connu des Romain.e.s.  

 

En 2019, sous le mandat de la maire Virginia Raggi (parti 5 Etoiles), les habitant.e.s se voient informé.e.s d'une prochaine expulsion du lieu. La municipalité a déjà procédé de la sorte avec deux autres occupations en proposant, à chaque fois, des solutions pour reloger les occupant.e.s. Pour remédier à cette situation, les résident.e.s  vont pouvoir s'appuyer sur leurs relations avec l'université et proposer une solution alternative.

En effet, sur la même période le Ministère des infrastructures italien lance un appel à projets nommé “Programme d'Innovation Nationale sur la Qualité de l'Habitat” (PINQuA) auquel les municipalités peuvent répondre en proposant des projets de rénovation et de réhabilitation de bâtiments cochant certains critères écologiques et sociaux. Cet appel d’offre a vu le jour grâce à l’enveloppe de 2,8 milliards d'euros attribuée pour le Plan National de Relance et de Résilience (PNRR). dans le cadre du plan de relance de l'Union Européenne.

Par l'intermédiaire du département d'architecture de l'université, les habitant.e.s de Porto Fluviale vont entamer des discussions avec Luca Montuori, l'adjoint à l'urbanisme de la municipalité, lui-même ancien professeur de l'Université Roma Tre. Ensemble, iels co-construisent le projet Porto Fluviale RecHouse qui sera présenté par la municipalité dans le cadre de l'appel à projet.

Le projet vise à maintenir la communauté d'habitant.e.s, déjà insérée dans la vie du quartier et à redonner au bâtiment une utilité publique. Outre la rénovation des habitations, le projet prévoit l'aménagement de la cour centrale en place publique ouverte sur le quartier. Le rez-de-chaussée doit héberger les activités suivantes :

  • Un marché hebdomadaire

  • Un guichet pour les femmes victimes de violences

  • Un espace de salles de jeux et de services pour personnes âgées

  • Un espace de formation au numérique et au codage

  • Un centre de mobilité durable (ex atelier de réparation de vélos)

  • La rénovation des espaces existants : l'atelier de joaillerie, la salle de cirque, le salon de thé, etc...-


Si le projet remporte l’appel d’offre, un transfert de propriété sera effectué entre le ministère des armées et la municipalité. Pour être légitimes aux yeux de l'institution, les habitant.e.s se sont constitué.e.s en coopérative pour récupérer le lieu. Iels ont aussi produit un auto recensement et créé des statuts associatifs pour les activités déjà existantes du rez-de-chaussée. Ces trois éléments ont fait l’objet d’importantes discussions internes car elles rompent avec la culture d'occupation illégale du bâtiment. 

En 2022, le projet Porto Fluviale RecHouse remporte l'appel d'offre et la municipalité de Rome se voit confier 11 millions d'euros pour la réalisation des travaux. Ces derniers devraient commencer d'ici la fin de l'année 2023 et des discussions sont en cours pour que les travaux se fassent progressivement, de manière à ne pas avoir à reloger les habitant.e.s pendant cette période.

Alors que la ville de Rome compte de nombreuses occupations illégales susceptibles d'être expulsées, Porto Fluviale incarne une expérience positive d'institutionnalisation et de légalisation auprès de la municipalité. Les facteurs de cette réussite sont nombreux et peuvent être résumés ainsi :

  • Un bâtiment propice aux projets artistiques et architecturaux.

  • Une occupation historique, ouverte et très implantée dans le quartier.

  • Des liens étroits avec l'université en particulier avec le département d'architecture.

  • Le rôle décisif de certain.e.s acteur.trice.s institutionnel.le.s comme Luca Montuori (conseiller à l'urbanisme de Roma Capitale) et Amedeo Ciaccheri (président du huitième arrondissement).

  • La mobilisation des habitant.e.s qui ont dû envoyer plusieurs signaux positifs à la municipalité pour témoigner de leur implication dans le processus.

  • La participation du Coordinamente di lotta per la casa et ses 30 ans d'expérience dans la lutte pour le droit au logement.

© Valentino Bonacquisti

METROPOLIZ : UN LOGEMENT REFUGE AU COEUR D'UN MUSEE D'ART CONTEMPORAIN RECONNU

A la fois refuge multiculturel comptant la plus grande communauté Rom.e.s de la ville et musée d’art contemporain reconnu de la capitale, l'occupation de Metropoliz est devenue un lieu indispensable pour ses habitant.e.s et connu des autorités publiques. Cette expérience illustre toutefois la difficulté à pérenniser et légaliser l’occupation d’un terrain privé.

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Une occupation-musée sur un terrain privé

Metropoliz se situe dans une ancienne usine de charcuterie au cœur du quartier de Tor Sapienza,  via Prenestina 913. Abandonnée en 1978, puis rachetée en 2003 par la société Salini Impregilo (aujourd’hui devenue WeBuild), l’usine est transformée en un squat de 20 000 m² en 2009. L’occupation initiale est lancée par une centaine de personnes issues du mouvement Blocchi Precari Metropolitani (BPM), et de Popica, une association qui œuvre à la scolarisation des enfants Rom.e.s. Parmi les occupant.e.s, de nombreux.ses Rom.e.s vivaient auparavant à quelques kilomètres, au Casilino 700, un campement construit en 1991 et détruit par la municipalité en 2000. D’autres familles d’Italien.e.s, de Marocain.e.s, de Péruvien.ne.s, de Roumain.e.s, d'Ukrainien.e.s et des travailleur.se.s précaires (travailleur.se.s exploité.e.s, étudiant.e.s, chômeur.se.s, etc.) ont ensuite rejoint le lieu pour le transformer en habitations. Le Metropoliz est ainsi devenu une expérience multiculturelle unique à Rome, dans laquelle le plus grand nombre de Rom.e.s cohabitent avec d’autres communautés. Aujourd’hui, le site accueille plus de 200 personnes, dont de nombreux enfants, et une soixantaine de familles. Des activités éducatives et sportives sont organisées en autogestion par les résident.e.s, notamment auprès des jeunes. En plus de répondre concrètement aux problématiques de sans-abrisme et de constituer une expérience multiculturelle inédite, le Metropoliz est également un espace d'expérimentation culturelle par le bas. En effet, en 2011,  l'anthropologue, cinéaste et artiste Giorgio de Finis découvre le site et réalise avec Fabrizio Boni un film de science-fiction "Space Metropoliz" avec l’aide des résident.e.s. A la suite du film, G. de Finis propose aux habitant.e.s de créer une galerie d’art contemporain. Ainsi, en 2012, naît au sein de Metropoliz, le Museo dell’Altro e dell’Altrove di Metropoliz (MAAM, le Musée de l'Autre et de l'Ailleurs de Metropoliz). Plus de 400 artistes du monde entier s’y sont déjà rendu.e.s pour réaliser pas moins de 500 œuvres. Dans le couloir qui conduisait anciennement les porcs à l’abattoir, Pablo Mesa Capella et Gonzalo Orquin, ont réalisé “Emaamcipazione”, une fresque murale dans laquelle le destin des animaux est inversé. Si les premiers cochons représentés suspendus au plafond sont écartelés, les derniers, toujours accrochés, ont la peau intacte. Cette œuvre résume métaphoriquement l’histoire des résident.e.s qui arrivent presque mort.e.s à Metropoliz, et parviennent à reconstruire une nouvelle vie, en solidarité avec les autres habitant.e.s. Ainsi, comme son nom l’indique, Metropoliz incarne un nouveau monde, une nouvelle “ville” pour ses habitant.e.s. Par son caractère unique, ce musée-habité est aujourd’hui devenu un lieu culturel reconnu à Rome inscrit dans les guides touristiques, et autogéré par ses occupant.e.s. 

Site : www.dinamopress.it

“Emaamcipazione”

Occupation d’un terrain privé : le risque d’une expulsion imminente

Les lieux appartiennent à la principale société italienne de bâtiments et de travaux publics, WeBuild, dont le chiffre d'affaires s'élève à 6,5 milliards d'euros en 2017. Le groupe est connu pour avoir construit entre autres, la quasi-totalité des usines du groupe Fiat dans le monde entier, ainsi que de nombreux barrages, des autoroutes, des ouvrages maritimes, ou encore des lignes à grande vitesse. La puissance économique de la société dépasse ainsi l’échelle du pays. 


35 ans après la fermeture de l’usine, le groupe italien rachète le site pour le transformer en grande copropriété privée en accord avec la municipalité. Mais l’occupation illégale par les migrant.e.s en modifie la destinée. Dans un contexte de crise économique et de spéculation massive, les habitant.e.s de Metropoliz empêche la privatisation du lieu et le transforme en une expérimentation sociale et culturelle par le bas. Finalement, ce n’est qu’en 2013 que Salini parvient à obtenir officiellement le droit de changer l’usage du bâtiment pour en faire des logements privés. 


Malgré l'illégalité de l’occupation, les résident.e.s n’ont jamais été expulsé.e.s. En effet, le Metropoliz, qui accueille plus de 200 personnes et la plus grande communauté de Rom.e.s de la ville, a rapidement su se rendre indispensable. Leur expulsion obligerait la municipalité à reloger chacune des familles dans des logements publics, ce qu’elle n’a jusqu'ici pas eu la capacité de faire. De plus, dès 2009, l'expérience de Metropoliz s’est ancrée durablement dans le paysage local en travaillant avec des chercheur.se.s et des associations de la réputée Université de Roma Tre ainsi qu’avec des habitant.e.s du quartier. La même année, le Casilino 900, l’un des plus grands campements d’Europe est expulsé par la municipalité et concentre toute l’attention. Enfin,  le succès du musée a permis de renforcer la légitimité et la renommée du Metropoliz dans la ville. En 2017, l'administration municipale l’a même reconnu comme un exemple de croissance sociale et culturelle pour la ville.


Néanmoins, le risque d’expulsion a toujours été présent. Le lieu tient depuis 2018 la première place dans la liste des sites occupés risquant l'expulsion à Rome. Certain.e.s habitant.e.s ont même déjà été poursuivi.e.s individuellement par la famille Salini et sont aujourd’hui sous surveillance.  Cette menace s’est particulièrement accrue ces dernières années. Le groupe italien WeBuild use notamment de sa puissance économique et politique pour récupérer le site qui lui a coûté  initialement 6,85 millions d’euros. Ainsi en 2018, Pietro Salini (fils Salini) lance un procès contre le Ministère de l’Intérieur et le Président du Conseil des Ministres. Le tribunal civil de Rome condamne le gouvernement à verser 28 millions d’euros pour ne pas avoir procédé à l'évacuation des occupant.e.s. Un second procès, lancé en mars 2023, condamne à nouveau le Ministère à payer 6,3 millions d’euros supplémentaires et 6000 euros par mois jusqu’à la fin de l’expulsion. Si le gouvernement accepte de payer la première somme, il refuse de verser une indemnité mensuelle. Salini réclame aujourd’hui un autre supplément d’un montant de 50 millions d’euros. Malgré les tentatives de discussion du conseil municipal avec Pietro Salini pour racheter le site, et le nouveau plan de logement de la ville en cours de rédaction, les résident.e.s ont désormais moins de 60 jours pour quitter Metropoliz. Pour éviter l’expulsion, la communauté de Metropoliz met toute son énergie à organiser des manifestations, à médiatiser sa lutte, et à trouver du soutien pour impulser un vrai rapport de force face à la puissance économique de la famille Salini. La marche du 4 mai a réuni 3000 personnes dans la capitale et s’est terminée par une réunion à la préfecture. Cette dernière continue d’affirmer vouloir suivre la ligne du Ministre de l’Intérieur, Matteo Piantedosi, pour  trouver “une solution pour toutes les familles, sans expulsions traumatisantes.” Problème : si certain.e.s résident.e attendent depuis longtemps un logement public, d’autres ne veulent pas quitter Metropoliz

CONCLUSION

Ce passage à Rome nous aura donc permis d’appréhender le mouvement des occupations dans sa diversité et sa complexité. Grâce à leur fonctionnement horizontal et leur ouverture vers l'extérieur, les expériences évoquées semblent très bien acceptées par les citoyen.ne.s romain.e.s. L’hébergement des familles de réfugié.e.s, l’accès à l’art pour tous.tes, la prise en charge de femmes victimes de violences ou l’accès libre à des espaces d’activités manuelles sont autant d’actions socialement et culturellement nécessaires pour habiter démocratiquement et écologiquement la ville.

 

Malgré leurs nombreux points communs, les occupations de Rome sont toutefois très diffuses et hétérogènes, notamment dans leur rapport aux institutions et dans leur degré de conceptualisation de la notion de “bien commun”. Ce récit illustre également la différence de traitement de la part des autorités entre les bâtiments occupés selon qu'ils soient des propriétés publiques ou privées. En effet, alors que Lucha y Siesta et Porto Fluviale semblent partiellement ou totalement reconnues par la municipalité, la communauté de Metropoliz est très vulnérable à une procédure d’expulsion. D’autres expulsions peuvent être motivées par des raisons politiques, les occupations étant souvent des lieux d’émergence de nouveaux mouvements de contestation sociale ou écologique.

 

Depuis décembre 2022, le conseil municipal a approuvé la délibération 104 et le “Règlement sur l'utilisation de biens immobiliers à Rome à des fins d'intérêt général”. Il travaille donc désormais sur un nouveau projet visant à enregistrer et cartographier les 9000 biens publics vides, occupés, ou en concession à Rome dans le but de les régulariser tout en reconnaissant leur capacité d’autogestion. Si ce texte constitue une avancée majeure dans la politique des centres sociaux romains, il a été écrit par des personnes n’ayant jamais vécu dans les lieux concernés et sans engager un dialogue avec les collectifs d’occupation. De plus, le travail de cartographie est loin d’être achevé et certaines initiatives ont affirmé qu’elles s'opposeraient au processus. La mise en œuvre concrète du texte semble donc encore loin de devenir une réalité…

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