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Naples

Climate Change,
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Bonjour tout le monde ! 


Avec un format un peu différent pour cette troisième newsletter, nous allons vous détailler l'histoire de l'Asilo et des beni comuni ("biens communs") de Naples.

LE RESEAU DES BIENS COMMUNS NAPOLITAIN

A Naples, nous avons séjourné à l’Ex Asilo Filangieri rebaptisé «l’Asilo », premier commun urbain ayant été officiellement reconnu par la municipalité. Nous avons pu échanger avec Maria Francesca De Tullio, chercheuse en droit constitutionnel investie à l’Asilo depuis 2017 ainsi qu’avec Andréa De Goyzueta, comédien, producteur de théâtre et membre fondateur de l’Asilo, très investi dans le mouvement des intermittent.e.s du spectacle.

L’occupation de l’Ex Asilo Filangieri débute en 2012, alors que les intermittent.e.s du spectacle se mobilisent depuis plusieurs années en Italie et qu’un débat national sur les biens communs prend de l’ampleur.

Le mouvement des intermittent.e.s du spectacle est né dans un contexte de crise démocratique et économique quelques années plus tôt. Après la crise de 2008, le gouvernement italien adopte un plan d’austérité qui touche particulièrement le secteur de la culture. Il prévoit la suppression de 40% des subventions publiques qui lui sont allouées ainsi que la privatisation de deux des théâtres nationaux. Les intermittent.e.s du spectacle, dont le statut spécifique n’est pas reconnu en Italie, décident de se mobiliser contre ces mesures précarisantes.

 

Dans une politique plus générale de privatisation des biens et services publics mise en place en Italie depuis les années 1990, le ministère de la justice lance en 2007 la Commission Rodotà. Présidée par le député et juriste Stefano Rodotà, cette commission a pour objectif de rédiger un projet de loi pour réformer la gestion des biens publics. Plutôt que de faciliter leur privatisation, la commission propose, dans le rapport qu’elle rend en février 2008 [1], d’inscrire les communs dans le Code civil comme « des biens communs, c’est-à-dire des choses qui expriment des utilités fonctionnelles pour l’exercice des droits fondamentaux et le libre développement de la personne humaine [et qui] doivent être protégés et sauvegardés […] également au profit des générations futures » [2]. L’article 1 considère notamment comme biens communs les ressources naturelles comme l’eau, les forêts, les glaciers, la faune et la flore protégées, les biens culturels, environnementaux et archéologiques. 

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Ainsi, lorsqu’en 2011 dans le cadre du référendum national sur la gestion de l’eau [3], 27 millions d’Italien.ne.s [4] votent contre sa privatisation, soit 95% des votant.e.s [5], une convergence des étudiant.e.s, des intermittent.e.s et des juristes s’opère et permet d’instaurer un réel débat national autour des communs. A Rome, en juin 2011, des intermittent.e.s de toute l’Italie investissent le prestigieux Teatro Valle, théâtre national laissé à l’abandon depuis 2008. L’objectif est de se réapproprier ce bien public et d'en faire un bien commun en assurant son ouverture à tous et toutes et son auto-gestion.

 

Bien que le travail de la Commission Rodotà n’ait pas eu de suite législative, en raison de la chute du gouvernement de Romano Prodi [1] en janvier 2008 [6], les juristes de la Commission se sont associé.e.s aux occupant.e.s du Teatro Valle pour lancer la « Constituante des biens communs » et mettre leurs réflexions à l’épreuve de la pratique [7]. Cette expérience législative collective a permis d’élaborer des outils juridiques par le bas, mettant en œuvre une convergence des luttes culturelles et sociales autour de la question des communs. Pour le cas précis du Teatro Valle, il a été envisagé de créer une fondation dite « de participation » pour légaliser le lieu. N’ayant pas obtenu la reconnaissance du préfet, le projet de fondation a été suspendu et les occupant.e.s ont fini par quitter le théâtre qui demeure aujourd’hui encore fermé [8].

 

Si la reconnaissance du Teatro Valle, lieu-symbole des biens communs, n’a pas abouti, les expérimentations politiques qui y ont été menées, avec en particulier les travaux de la « Constituante des biens communs », ont inspiré de nombreuses autres expériences en Italie, comme cela a été le cas à Naples.

Teatro Valle Occupato, Rome - teatro.it

Entretien avec Andréa De Goyzueta

L’ASILO, UNE EXPERIMENTATION CITOYENNE, JURIDIQUE ET SOCIALE POUR UNE REAPPROPRIATION DES COMMUNS A NAPLES

Après six mois d’occupation du Teatro Valle de Rome, de nombreux.ses napolitain.e.s décident de quitter le Teatro Valle pour se rassembler à Naples et lancer le mouvement local « La Balena ». Iels sont rejoints par des écrivain.e.s, des musicien.ne.s, des philosophes, des étudiant.e.s : c’est tout le monde de la culture qui se mobilise. Le 2 mars 2012, iels décident d’occuper pendant trois jours l’Ex Asilo Filangieri, ancien couvent appartenant à la municipalité qui devait héberger le Forum des Cultures de 2013 dont le projet ne correspondait pas à la vision que les acteur.rice.s mobilisé.e.s avaient de la culture : « une machine de mécénat soutenue par l’UNESCO, née à Barcelone, qui à Naples, a créé un crique d’annonces et de gaspillage économique » [9]. Pendant ces trois jours d’occupation, des évènements festifs sont organisés ainsi que des assemblées sur le travail des intermittent.e.s du spectacle, sur les politiques culturelles et sur les biens communs, initiant une réappropriation par les habitant.e.s non seulement de l’espace public mais aussi de la politique. Grâce à l’importante mobilisation de la population, l’occupation a été prolongée de trois semaines et un dialogue a pu être instauré avec le nouveau maire, Luigi De Magistris, sur le devenir de l’Asilo. Cet ancien magistrat a la particularité d’avoir été élu en mai 2011 avec une liste citoyenne, sans être rattaché à un parti traditionnel. Il a également nommé un adjoint aux communs, Alberto Lucarelli, qui a participé à la Commission Rodotà [10] et a permis l’introduction de la catégorie juridique des biens communs parmi les valeurs fondamentales de la ville.
 

Avec la volonté d’en faire un lieu de pratiques artistiques et culturelles ouvert à tous et toutes, la communauté de l’Asilo s’attelle à la rédaction d’une déclaration pour que la ville de Naples reconnaisse le lieu comme un bien commun d’une part etl’autogouvernance de sa communauté d’autre part. Elle s’inspire pour cela des travaux de la Commission Rodotà et de la Constituante des biens communs ainsi que du principe de subsidiarité horizontale prévu dans l’article 118 de la Constitution, qui stipule que « L’Etat, les Régions, les Villes métropolitaines, les Provinces et les Communes encouragent l’initiative autonome des citoyens […] pour l’exercice de toute activité d’intérêt général » [11]. 

 

Elle se réapproprie également les Usi Civici (usages civiques), une des sources du droit italien issue de la tradition médiévale. L’usage civique permet à des communautés d’avoir accès à des biens publics ou privés tels que des bois ou pâturages [12]. Cet usage est souvent réservé à une communauté restreinte et ne peut concerner de nouveaux biens puisqu’il faut en avoir fait un usage coutumier, soit répété sur plusieurs centaines d’années. Ainsi, l’usage civique urbain collectif est novateur puisqu’il garantit l’accès et l’utilisation d’espaces réinvestis, « tant aux individus qu’aux sujets collectifs, de toute nature juridique » et repose sur des principes d’auto-gestion, de coopération et de mutualisme [13].

En avril 2012, une délibération municipale institue le « Laboratoire de Naples pour une Constituante des biens communs » qui a pour mission de faire l’inventaire des biens abandonnés qui appartiennent à la commune pour permettre ensuite aux citoyen.ne.s qui le souhaitent de développer des projets collectifs d’utilité sociale. Un mois après, l’Asilo est reconnu comme bien commun par la délibération municipale n°400 du 25 mai 2012 [14] qui concède à sa communauté informelle de « travailleur.euse.s de l’immatériel »[8]  l’usage gratuit du bâtiment et la prise en charge de l’eau et de l’électricité. La municipalité et la communauté n'ayant pas pu se mettre d'accord sur les règles d'utilisation de l'espace, il faudra attendre trois ans pour que la première déclaration d’usage civique urbain et collectif soit officiellement reconnue fin 2015 [12]. 

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La déclaration d’usage civique urbain et collectif complète est disponible sur le site de l’Asilo [11]. Avec elle, c’est donc l’autogouvernance de la communauté, par nature informelle, qui est reconnue.

A l’Asilo, toutes les personnes qui le souhaitent, peuvent investir les lieux, dans le respect de la déclaration et sur validation de l’assemblée.

Cette assemblée se réunit tous les lundis pour prendre les décisions de façon horizontale sur la base du consensus. Elle peut discuter de la gestion ordinaire des activités ou de l’orientation politique. Des tables thématiques se réunissent également régulièrement pour élaborer des propositions qui seront soumises ensuite au vote de l’assemblée. 

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LES BENI COMUNI DE NAPLES

Si d’autres espaces abandonnés avaient été réinvestis depuis 2011 par les Napolitiain.e.s pour y développer des activités artistiques sociales et écologiques accessibles à tous et toutes, la reconnaissance de la déclaration d’usage civique urbain collectif de l’Asilo a permis de passer un cap. D’autres communautés, faisant partie du réseau informel des beni comuni (« bien communs ») de Naples ont ainsi pu rédiger leur propre déclaration et être reconnues officiellement par le maire. La déclaration spécifique à l’espace et aux usages qui en sont faits doit en effet être rédigée par la communauté elle-même. Elle peut être révisée conformément aux principes d’autogouvernance et d’ouverture à tous et toutes, partagés par tous les biens communs de Naples.

Ce sont aujourd’hui treize « espaces libérés » qui constituent le réseau des beni comuni de Naples. Dix ont été reconnus comme biens communs par la mairie mais seulement sept avec leur déclaration d’usage civique urbain collectif.

 

Bien que la déclaration d’usage civique urbain collectif soit un acquis juridique important pour les beni comuni de Naples, l’arrivée du nouveau maire Gaetano Manfredi, et de son administration en 2021, a constitué un nouvel enjeu (en Italie, l’administration municipale change à chaque élection). Issu du parti néolibéral de centre gauche, le Partido Democratico (PD), Gaetano Manfredi est notamment favorable à la privatisation de biens publics. La nouvelle municipalité perçoit l’absence de structure formelle et de modèle économique « rentable » comme de l’immaturité et non pas comme un choix politique assumé.

A la rentabilité économique, les beni comuni opposent une « rentabilité civique » [15]. Basée sur une économie du don et sur l’absence de barrières économiques pour garantir l’inclusion de tous et toutes, cette profitabilité civique constitue un « revenu indirect » pour les usager.ère.s des beni comuni. Pour les artistes de l’Asilo par exemple, le partage d’espaces et la mutualisation de moyens de production leur permettent de créer à moindre coût, de nouer des liens professionnels et de se faire connaître. Pour la communauté de l’Asilo et pour les habitant.e.s du quartier, cela donne un accès gratuit à la culture, crée du lien social et permet de lutter contre la criminalité, particulièrement celle des plus jeunes entre 8 et 14 ans. 

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A l’Ex OPG Je So’ Pazzo (« Je suis fou »), ancien hôpital psychiatrique judiciaire, ainsi qu’à Scugnizzo Liberato, ancienne prison pour mineure, qui sont deux autres beni comuni que nous avons pu visiter, les activités sont centrées sur la question sociale. Y sont organisés par exemple des cantines populaires, des cours de sports gratuits et des consultations médicales. Avec leurs théâtres et leurs terrains de sports, ces deux lieux peuvent accueillir divers événements sportifs, culturels et éducatifs comme la « Journée de la Science » à laquelle nous avons participé à Scugnizzo Liberato.  L’assistance juridique aux migrant.e.s est également centrale à l’Ex OPG qui accompagne des personnes venues de toute l’Italie chaque semaine.

 

En répondant à des besoins de la population napolitaine qui ne sont pas pris en charge par les institutions, les biens communs ont gagné une importante légitimité politique. Si la légalisation des communautés des beni comuni leur assure une certaine stabilité et la prise en charge de frais d’utilisation, c’est leur légitimité sociale et politique qui leur permet de se maintenir dans le temps. Les nombreuses publications scientifiques internationales sur les communs de Naples ont aussi participé à légitimer ces espaces auprès de la nouvelle administration principalement composée de professeur.e.s d’université. 

LES COMMUNS :  DES ESPACES D'EXPRIMENTATIONS POLITIQUES

Les communs sont des espaces d’expérimentations politiques qui vont bien au-delà du lieu investi et de ses usages. Ils peuvent permettre l’émergence d’initiatives municipalistes et électoralistes comme ce fut par exemple le cas à Naples. En 2015, la plateforme Massa Critica, mise en place par des citoyen.ne.s et née à l’Asilo, visait à influencer le débat public et politique pendant les élections municipales. Sur la base d’assemblées populaires organisées dans différents quartiers de Naples, des propositions citoyennes ont été recueillies sur la plateforme. Ces propositions ont fait émerger des sujets tels que la gestion des communs, les services publics et la démocratie qui ont pu être portés auprès des candidats [16]. C’est d’ailleurs avec le groupe informel Massa Critica qu’est initialement né le réseau beni comuni de Naples. Ce groupe a également joué un rôle majeur dans la création d’un « Observatoire permanent sur les biens communs » par la municipalité en 2012 qui vise à évaluer les politiques relatives aux biens communs et à la démocratie participative. La plateforme citoyenne Massa Critica s’inscrit donc dans une pluralité de modes d’actions politiques.

 

Plus récemment, toujours à l’Asilo, plusieurs personnes, dont Maria Francesca De Tullio, se sont attelé.e.s à la rédaction d’une proposition de politiques culturelles européennes : « Healing Culture, Reclaiming Commons, Fostering Care » [17]. 

 

Une autre expérience ayant émergé au sein des beni comuni est celle de Potere al Popolo. Les réflexions autour de la création de ce parti de gauche populaire et anticapitaliste sont nées à l’Ex OPG Je so’ Pazzo en vue des élections parlementaires de 2018.

COMMUNS URBAINS, COMMUNS ET BIENS COMMUNS

Selon Elinor Ostrom, économiste spécialiste de la gouvernance des communs et première femme lauréate du prix Nobel d’économie (2009), il n’y a pas une définition claire des communs qui puisse rendre compte de leur pluralité. Elle dégage toutefois trois éléments majeurs qui les constituent : une ressource, une communauté et les règles d’accès et d’usage qu’elle se fixe [18].

 

Plus qu’une ressource ou qu’un bien, un commun peut être considéré comme un « agir commun » soit, une façon de faire et de décider ensemble. « Avec les communs, nous avons affaire à l’émergence d’une toute autre forme d’organisation sociale : celle où les gens participent directement à la définition, à l’élaboration et à la production des usages qui les concernent directement » d’après Christian Laval et Claire Brossaud [19].

 

En Italie, le terme de « bien commun » est souvent utilisé pour désigner un commun, ce qui peut porter à confusion. Employer le terme de « bien commun » risque d’objectiver le commun et ne permet pas de rendre compte du processus social à l’œuvre en son sein. Cette confusion peut s’expliquer par le travail de la Commission Rodotà qui a joué un rôle important dans l’émergence du mouvement des communs en Italie [8].

 

Les beni comuni de Naples illustrent bien cette tension entre les différents termes et concepts. S’ils s’identifient littéralement à des « biens communs » ils tirent pourtant leurs fondements de leurs activités et non pas de la propriété du bien. Ils se définissent ainsi comme des espaces d’émancipation pour les habitant.e.s autour de pratiques communes de « régénération urbaine et humaine ». Nés d’actes de désobéissance civile, l’occupation de biens publics comme privés étant illégale, les communs urbains sont un moyen pour les citoyen.ne.s de se réapproprier la ville en s’opposant à sa financiarisation et en proposant des alternatives aux logiques néolibérales. Ils s’opposent aux logiques hiérarchiques et reposent sur les principes d’auto-gestion, de coopération, de mutualisme, d’inclusivité, de libre-accessibilité, de convivialité et d’équité. L’approche napolitaine des communs urbains est ainsi centrée sur la volonté de « libérer » des espaces pour les restituer aux citoyen.ne.s et qu’iels en fassent un usage civique et collectif [20].

 

Les beni comuni incarnent le « droit à la ville » entendu par Henri Lefebvre comme un droit fondamental à l’accomplissement individuel et collectif et à l’accès à toutes les infrastructures nécessaires pour se faire [21]. Ils n’entendent cependant pas se substituer à l’Etat. Les nombreuses formes de dialogues entre les différentes communautés des beni comuni de Naples en témoignent bien. Les communs ne sont pas l’expression d’un rejet des institutions publiques en tant que telles mais plutôt des politiques néolibérales qu’elles appliquent qui tendent à privatiser les biens publics. Cette privatisation empêche les citoyen.ne.s de jouir collectivement des biens publics. L’accessibilité pour tous et toutes et la fonction sociale de la propriété, pourtant prévues à l’article 42 de la Constitution ne sont alors plus assurées [11].

« Les communs sont des lieux de résistance, je crois qu’il est très important de les garder même si bien sûr ils ne disposent pas du même pouvoir que la ville. Je crois que ça reste des lieux de possibilités où on peut développer des façons de faire et de penser différemment. » Maria Francesca De Tullio

Pour aller plus loin : 

 

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